Atelier ECRITURE printemps 2021

l'atelier d'écriture de l'UTL de Belle-Ile, inspiré par l’œuvre de Marie-Hélène Lafon 

Voici ci-dessous l'invitation à écrire proposée par courriel au mois de mars

aux participantes  à l'atelier d'écriture de l'UTL de Belle-Ile,

toujours inspiré par l’œuvre de Marie-Hélène Lafon :

 

La maison, les différentes pièces de la maison sont très présentes dans l'œuvre de MH Lafon.

Elles sont de véritables personnages. « Elles font corps » car M H Lafon file volontiers la métaphore corporelle.

Je vous propose donc d’incarner, de donner corps à un espace de maison : la salle de bain, la cuisine, la salle à manger, la chambre des parents, la chambre d’enfance, le grenier, la cave ou le garage. Pour vous aider dans votre choix, vous pouvez écrire le nom de plusieurs pièces de la maison et de tirer un de ces petits papiers au hasard. Il vous indiquera la pièce choisie. Cette contrainte fera peut-être naître des souvenirs et vous invitera ainsi à créer une histoire (les contraintes sont toujours facilitatrices). Un lieu vivant, empli d’objets, d’odeurs, de bruits, de vie ou peut-être de mort ou peut-être des deux, dans lequel vous ferez émerger les souvenirs du passé d’un ou de plusieurs de vos personnages, à une époque ou à différentes époques de sa vie, comme des strates qui se superposeraient dans un endroit. Vous pourrez évoquer ces souvenirs au passé ou bien au présent, à vous de voir…

A vous de dessiner une vie, à partir de la présence incarnée d’un lieu. Dans votre récit, le lieu sera premier. Il sera le personnage principal et fera corps autour de l’existence humaine. Soyez précis dans vos descriptions, invitez tous vos sens : odorat, vue, ouïe, sensations tactiles… L’évocation du lieu dévoilera déjà une partie de l’intimité de votre/vos personnages.

 

Vous trouverez ci-dessous trois textes de participantes désireuses de partager leur texte.

 

 

 

Texte de Mireille parsemé de volapuk

 Un rectangle de lumière de quinze mètres carrés, prolongés par un couloir de neuf mètres, troué Ouest par une double fenêtre coulissante, au Sud haute fenêtre et porte fermière aux quatre carreaux ouvrant, au Nord même fenêtre, à l'est quatre battants vitrés s'ouvrent sur une haute et grande pièce carrelée en 20 x20 céramique luisante vert céladon. Le couloir percé lui aussi d’une porte fermière à l'ouest, avec au fond en perspective, par un retour d'architecture une huisserie de métal noir. Quatre hautes ouvertures qui laissent percevoir les verts de matières végétales.

 Les murs sont blancs mat, les huisseries d'un autre blanc brillant, les sols en lames de teck aux chaudes couleurs, ocre, brun, rouge sombre, sépia, soulignées par les fins joints noirs qui les lient. Ciré, luisant sous tous éclairages.

 Effets globaux des reflets sur les matières, intersectionnalité extérieur intérieur, subjectivations, où sommes-nous ? La lumière est-elle bien de la lumière ? Ou le reflet d'une pratique de l'intersectionnalité réfléchie ?

 Fenêtres, fenêtres, cadres qui nous attendent

Ponts fertiles de l'espace..........

Espace habité, par le jardin patio, Michel, Mireille, et Nouth.

 Ce morceau de jardin visible, refermé sur les troncs lisses , veloutés de gris vert, chamois, Mousse, bronze, d'un vénérable mimosa d'hiver aux six clones, créant un ensemble en poétique bouquet de douces colonnes, couronnées des éventails aux légers feuillage découpés en fines lames, toujours frémissantes. Elles laissent passer des éclats de soleil, des éclats de bleu, comme des éclats de vitres, où à travers les vitres, tous les gris poudreux, mouillés de gouttes en perles.

 Un côté du patio est clos en partie, par une longue construction en bois, contre laquelle s'appuie un guéridon en métal gris clair aux pieds croisés. Il accueille un pot en grès ocre jaune, gras de forme, d'une hauteur de bouteille, avec anse et bec, prêt à recueillir le lait d'une traite, où la brassée de fleurs des champs du moment. Sur le bâtit bois aux reliefs de planches et contre planches, des lianes, s'entrelacent, jasmin, rosier, la treille où le pampre à la rose s'allie... Le feuillage bicolore d'un buisson de houx, le luisant sombre d’un camélia sophistiqué. Au premier plan sur le tapis vert au pied des arbres, le contraste saisissant de la lourde construction complexe et opulente, de la généreuse végétation d'un haut massif d'arums, aux géantes coupes, blanches, blanc vert, ivoire, transparentes aux clartés, aux longues gaines de boutons prometteurs.

Construction savante des larges et longues feuilles, de plus d’un mètre, aux bords ondulés, déclinant toutes les gammes de verts jusqu'à l’émeraude sombre.

Structure posée sur un sol de verts tendres, affinés jusqu'aux jaunes, de touffes de verts argentés et arbres, piquées de dimorphotecas garance, la note carmin de l' hellébore, et les pâquerettes au cœur soleil, têtes tournées vers la lumière. Tout luit, tout bruit, tout bleuit.....

 Cette perspective, noyée de rouges de verts, de blonds, d'ocres, de clartés en tâches, en stries, en ombres, en reflets mouvements, se vit depuis les fauteuils en cuir noir Eux aussi animés de taches lumineuses, trois sièges semblables, légers, malgré leur confort noir luisant de la matière, siège, dossier, dosseret, jaune de Naples le bois clair des accoudoirs repliés en assise de pieds. Le tapis en corde, aux trois tissages, assoit au sol les sièges et la table bateau, merisier ocre rouge, en ponctuant par les pleins et les creux de sa texture, des miettes de clartés. Le rectangle est meublé sous la fenêtre Nord, d'un long meuble d'apothicaire de deux mètres cinquante de long, dans la même gamme de couleur crème dorée, que les piétements des fauteuils, cinq rangées horizontales égales en hauteur, que dessinent vingt tiroirs, de tailles différentes. La rangée supérieure garnie de sept tiroirs presque carrés, avec de petites vitres. Vingt boutons de poignée, en bois, boules luisantes les ponctuent. Sur le meuble un bronze de cinquante centimètres, un globe en verre d' un mètre qui abrite une couronne de mariée du XIXe, les quatre dosserets blancs du Grand Dictionnaire Robert d'Alain REY, un beau nautile, rose fané, rose pâle, blanc nacre, les calent contre un bateau en bois, pêcheurs au chalut, de quatre-vingt centimètres noir, vert, blanc.

 Le lieu est très habité, surtout les après-midis, soleil ou non, les ouvertures Ouest et Est assurant de constantes clartés. On y lit, écrit, médite, contemple. Aire de jeux de Nouth, grise chartreuse. La vie est très présente, les oiseaux nombreux et variés, qui s'approvisionnent aux boules de graisse-graines accrochées opportunément au mimosa historique. Quand elle court en dribblant après quelque jouet, tout d'abord de sa patte légère elle le pousse, le frôle et se détourne en mimant le rejet et l'on entend pendant qu'elle glisse, la vrille du jet. Son bond virevoltant caresse le parquet. Elle ne relève enfin, sa frimousse pointue que lorsque elle a coincé un objet sur le trajet. Puis saute sur un genou accueillant, deux secondes de caresses, et le coup de reins en culbute, attaque la proie, coincée, vite délogé... Entrée en mode de problématique transversale générique. Chat oiseaux rapport susceptible de complexifier l'analyse des logiques de domination dans leur épaisseur... par ordre décroissant.

Pigeon Bizet, tourterelles, mésanges, mulots, taupes.......généalogiques comme dans leurs configurations contemporaines... béton, où arbres ? Subjectivation émancipatrice... Pourquoi le chat saute-t-il si volontiers sur l'oiseau ? ? ?

Complexifions en transformant les conditions de lisibilité...  Le noir s'impose.

 Volapuk inventé  en  1879  par  SCHELYER  1831-1912, toujours   en  usage  dans   l'Education Nationale  entre  autre,  peut  aussi  s'intituler CHARABIA  ou  JARGON

Mireille Baduel

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A VENDRE

Texte d’Angèle

 

Devant la grille, peinte en bordeaux, bien sûr, je le savais, mais un grand vide s’ouvre dans ma poitrine ; j’avance, je monte l’escalier, j’ouvre la porte d’entrée qui couine comme toujours – vibration du verre dans son armature de métal - ; j’entre, la comtoise muette -elle ne fonctionne plus depuis longtemps- mais bienveillante, accueillante même, voisine avec une reproduction de Dürer qui m’a toujours effrayée ; j’attends, j’attends, presque l’apparition de ma mère dans le couloir, toute petite, tassée, visage ridé mais rayonnant  « ah, vous voilà !! », une odeur chaude, acidulée de tarte aux pommes, de joie, un, deux, trois baisers secs, vite esquivés puis j’ouvre la porte, au bout du couloir- le cœur de la maison – la chambre de ma grand-mère, morte, disparue, comme il est de bon ton de dire ; et je retrouve l’odeur mêlée de café au lait, de corps rarement lavé, « d’algipan » contre les rhumatismes, d’alcool à brûler pour nettoyer les vitres de la fenêtre qui donnent sur le jardin et le saule pleureur et le … souffle, l’esprit de ma Grand-mère.

Le fauteuil accueillant mais fatigué avec sa housse à fleur, le buffet Henri II avec ses nains cariatides, grimaçants sous l’effort, qui ont enchanté mon enfance, la table carrée sous la suspension en fer forgé et filet ou crochet qui attirait, les soirs d’été, les hannetons collants, griffus – connaissez-vous les hannetons ? – qui me terrifiaient ; et puis le lit haut, imposant, dodu avec son gros édredon, odorant, où ma grand-mère passait des nuits d’insomnie – alternant veille et lecture – lecture qui accompagnait toute sa vie bien qu’elle n’ait qu’un certificat d’étude en poche.

Et puis là, dans un coin un petit tableau noir muni d’un boulier où chaque soir, au retour de l’école, je m’exerçais sous le regard sérieux de ma grand-mère, à faire lire ma chatte tricolore « Bahout ». La technique ? Rien de plus simple : vous inscrivez une lettre ou un mot sur un petit carton sous lequel vous avez placé un morceau de gruyère – du comté de préférence – et la chatte « lit » à tout coup – j’y croyais presque et ma grand-mère, totalement, bien sûr.

 Le doux balancement des branches du saule pleureur tamise la lumière du soleil….

Stop- stop- Le saule a été coupé depuis longtemps, les pièces sont vides, totalement vides, il n’y a plus d’odeurs, plus rien, rien, rien…

Il faut aller voir le notaire et parler….

 Angèle Dumasdelage

 

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Texte de Jacqueline

 

Cette maison, il l'avait construite à la fin du dix -neuvième siècle. Il devait bien çà à Marie car la nichée s'agrandissait.

Il y en avait déjà deux et quatre autres viendraient plus tard ; cela ferait trois garçons et trois filles.

Et maintenant il est là tout seul ; ses enfants sont partis les uns après les autres et puis sa femme est morte de fatigue, d’épuisement, pas vraiment de pauvreté car avec la pêche et la ferme on s'en sortait.

Il n'y avait que deux pièces habitables et le reste en écurie et étable, le sol en terre battue, sans eau ni électricité.

Il n'a encore ni l'une ni l'autre et ne s'en plaint pas. Il n'y a qu'à la ville que c'est moderne.

Il est assis là sur le banc de bois attaché à la cloison en face de la cheminée. Sa maison est sombre et elle sent la fumée de bois car la cheminée ne tire pas toujours bien. Cette odeur âcre est tenace et obstinée.

Elle se mêle aux odeurs de la lande et de la fougère qui attendent dans le trou sous l'escalier du grenier. On appelle ça le trou à lande ; en Bellilois c'est le drenech. C'est pratique car on y fourre les fourchées d'ajoncs facilement, mais c'est humide et l’odeur d’humidité est là aussi, prégnante.

C'est le silence qui l'impressionne le plus et sa mémoire lui fait revivre les bruits d’autrefois : la voix douce de Marie, celles plus claires et parfois criardes des enfants, leurs rires aussi mêlés à des disputes qu'il fallait arrêter quand le ton montait.

La petite dernière Alice avait été douce et silencieuse mais aussi rieuse. Elle lui manque autant que Marie et il aimerait bien que ce soit elle qui reprenne la maison.

Il entend les souris dans le grenier ; elles viennent de sortir et la sarabande durera toute la nuit. Cela ne le gêne pas, c’est mieux que la lourdeur du silence trop profond. Ce qu'il préfère c'est quand le vent ronfle autour de la maison qui craque. C’est là qu'on se sent protégé, à l'abri et qu'on est fier d’avoir construit çà.

Et puis cela veut dire qu'il n'ira pas en mer. La pêche il en a assez maintenant qu'il est seul. Il va arrêter car il préfère la ferme, les travaux dans les prés, les champs, les landes, les vallons.

Il aime les couleurs et les odeurs de la nature. Le printemps n'est pas loin et les ajoncs renvoient déjà leur odeur sucrée. La terre aussi sent bon surtout quand elle est mouillée, cette odeur chaude que l'on veut respirer à fond.

Bientôt il va se coucher à côté, derrière la cloison, dans la seule chambre. Ils y dormaient tous, Marie et lui avec la petite Alice dans une des deux alcôves, les garçons dans l'autre et les filles dans des lits cages que l'on repliait dans la journée. C'était la chambre des odeurs, l’odeur des corps endormis, des haleines, des sueurs, des soupirs, du linge et des habits humides jetés par terre.

 

Bien sûr, Marie était une femme propre qui tenait bien la maison mais on lavait le linge au lavoir alors on ne se changeait pas souvent. Du moment que le corps était propre !!  Il avait construit une citerne et creusé un puits car l'eau douce et si bonne de la fontaine du village c'était pour la cuisine et l'unique boisson.

Il va donc rentrer dans cette chambre humide et vide. Il se serrera bien dans son lit trop grand pour avoir moins froid, moins mal, moins peur de la vie solitaire qui l’attend.

Cette maison, il l'avait faite à son image : petite, trapue, costaude, noueuse   comme il était devenu avec l'âge  et cela le fit rire ;

Cela lui fait plaisir que sa maison et lui se ressemblent.

 

Jacqueline Aussanaire