Atelier Ecriture juin 2021 : Naissance d'une passion

Voici quelques textes envoyés par des Bellilois ou plutôt Belliloises mais aussi par des Nazairiennes qui ont participé à l'atelier en présentiel et qui ont eu la gentillesse de m'envoyer leur texte pour le partager plus largement.

Je vous souhaite à tous une bonne lecture de ces textes évoquant des passions naissantes.

Merci à toutes pour vos textes et pour le partage !

 

Kyra

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Expérience poétique d'une gamine qui continue de l'être !

 

Maître Corbeau sur un arbre perché

Tenait en son bec un ouvrage

Maître Renard par le texte tenté

Lui tint à peu près ce langage.

 

Eh, Bonjour Monsieur du Corbeau

Votre livret fait des échos

La forêt bruit de son ramage

Je me pique d'être sage

Et prendrai volontiers connaissance des pages.

La curiosité n'est pas toujours défaut.

 

A ces mots le Corbeau opine avec joie

Et pour montrer sa bonne foi

Ouvrit un large bec, laissant tomber sa proie

Le Renard s'en saisit et dit : « Mon bon Monsieur

Vous faites le bon choix.

On va tirer profit de ces écrits de roi

Vous l'aurez, lui dit-il, avant l'août,

Foi d'animal, critique et principal.

 

Dans son logis un renardeau

Était friand de mots

Seul parmi ses frères, à rêver en badaud

Il s'empare du bien y plonge le museau

Et dans tous ses voyages, le prend dans ses bagages.

 

Tout isolé qu'il fut,

Très vite, il s'aperçut

Des forces du langage

Et son apprentissage avançait au galop.

Tant et si bien qu'un jour, il se piqua au jeu

Jugeant l'écrit falot, y imprima sa patte.

 

Ainsi donc, fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre.

N'en dit rien à son père

Pour qui, le temps venu, le rendit au Corbeau

Qui fit face au scandale !

 

Quel esprit ne bat la campagne

Qui ne fit de châteaux en Espagne ?

Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous

Autant les sages que les fous...

Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux.

 

Le jeune présomptueux subit quelques dommages

Quand le malheur ne serait bon qu'à mettre un sot à la raison

Toujours serait-ce à juste cause

Qu'on le dit bon à quelque chose.

 

Mireille

 

 

Comité

 

On n'a jamais trop aimé les mots. Enfin, c'est plutôt eux qui ne nous aimaient pas, qui nous piégeaient au détour d'une périphrase, d'une figure trop rhétorique, trop alambiquée, d'un son qui se prononce toujours pareil mais peut s'écrire de douze fantaisies, de segmentations aléatoires …

Alors, pour retracer cette histoire si personnelle, choisir l'impersonnel, c'est osé ! J'essaie, pardon on essaie. Vous ne nous en voudrez pas si c'est un peu maladroit on doit être un peu dyslexique enfin on pense. On a un fils en CM2. Dyslexique sévère. Diagnostiqué. Alors on fait le parallèle, on se dit que sûrement quand même il y a plein de similitudes. À commencer par la peur de lire d'écrire du ridicule.

Son enseignante propose aux parents volontaires de participer un samedi par mois (oui c'est quand il y avait encore école le samedi matin et que les parents pouvaient y entrer, avaient droit au chapitre) à un comité de lecture. Le principe est simple : elle choisit des albums, elle réunit les parents pour leur présenter les livres, leur expose ses attentes et leur donne une feuille de route pour la prochaine session. Elle leur raconte chaque histoire enfin elle résume. On écoute les mots. Depuis combien de temps on ne nous a pas raconté d'histoires ? Puis on choisit un album. Quatre parents quatre albums on se met d'accord. Ce livre nous accompagnera pendant un mois. Jusqu'au jour J.

Alors voilà, vous l'avez compris, on a vaincu sa peur et on s'est inscrit. Pour toute l'année, ben oui, il y avait un engagement moral tacite. Ne demandez pas pourquoi, on est incapable de répondre. Un élan de vie de survie une fronde on ne sait pas. On l'a fait.

On lit on prépare. Un album. On se prépare. Son album.

Le premier samedi du premier atelier de notre deuxième rencontre avec la lecture arrive. On ne décrira pas le corps meurtri de la nuit sans trop de sommeil, les tempes lancinantes, les yeux vitreux, non on ne dira pas. On ne dira pas non plus le regard inquiet que le fils pose sur vous en entrant dans l'école. Il sait, lui, il a vu il a senti il a compris.

On est tous réunis dans la classe, vingt-huit élèves, quatre parents, une enseignante. Elle expose le déroulement de la matinée et on se disperse. On prend son groupe, on va dans la salle des maîtres. À chaque groupe son espace propre. On démarre. Le ventre est noué la voix tremblante mais assez vite on se détend. On a aimé le livre, les illustrations sont belles, elles portent le texte. On a une fiche guide, quelles questions poser, comment orienter les échanges, vers où mener les élèves, choisir un extrait à lire. Puis on s'en affranchit. Une espèce de magie s'opère, un moment de grâce, on est dans un espace-temps limité pourtant, mais vaste à la fois. On s'évade, on s'échappe, tous ensemble. Il faut dire que les élèves ont eu quatre semaines pour lire les livres et que s'ils sont avec nous ce matin c'est leur choix. Ils ont aimé cet album et ont eu envie de partager leurs impressions sur celui-là. On se retrouve à discuter, argumenter, débattre, se disputer, interpréter, avec des gamins de dix ans, sur un livre ! Improbable inquiétant angoissant aliénant risible. Agréable satisfaisant nourrissant tellement fort et inattendu.

On choisit un extrait, on rédige un avis sur le livre pour donner envie aux autres de le lire ou le relire puis on retourne en classe.

Là, on se met en retrait, l'enseignante donne la parole à chaque groupe. On écoute. Tout le monde s'écoute d'ailleurs. Les mots circulent librement. Chacun respecte et accueille les propos des autres. On parle bouquins personnages on raconte on observe on met en commun on donne envie on a envie, c'est riche et chaleureux.

On a l'impression de mettre le livre à l'honneur mais aussi les mots qui font peur, les gamins, l'intelligence, la différence, on vit, ensemble, un moment.

La sonnerie marque la fin de la matinée. Les élèves rentrent chez eux. Les quatre parents restent pour la réunion du prochain comité de lecture. D'abord on débriefe, l'enseignante veut connaître nos ressentis nos impressions.

Le bilan est positif mais on ne lui dit pas tout, on n'ose pas, pas encore. Pas devant les autres.

On attendra la fin de l'année, on croit. L'impression est trop neuve, l'émotion trop forte, la gêne trop grande. Difficile de se dévoiler. Alors on attendra.

Le jour venu, on lui dira : « Madame, vous m'avez réconcilié avec les mots. Vous m'avez donné le goût de la lecture. Je n'ai plus peur, et je vous remercie ».                                               Céline

Nager en mer

 

Que peut-il arriver quand on a un père marin nageur, sauveteur et que l'on passe sa petite enfance au bord de la mer sur une île atlantique ?

On apprend très vite à nager Mais pour une action aussi exigeante que la natation il faut une approche, une acclimatation au milieu hostile de la mer qui n'est pas faite pour l'homme.

Ce fut un second baptême pour lequel mon père m'a accompagnée, un apprentissage précoce.

Le bonheur de flotter, d'avancer à la surface de l'eau, de perdre pied sans crainte de gagner en vitesse fut au rendez -vous.

Il faut apprendre peu à peu à ouvrir les yeux dans l’eau, à plonger. Yeux grand ouverts on aperçoit les algues, la forme des rochers et comme la vue est brouillée on y voit une vie mystérieuse.

L’adolescence apporta avec les masques tout nouveaux la découverte émerveillée de la beauté des fonds marins et la pêche aux araignées fut le bonheur de la plongée.

Nous vivions dans l'enthousiasme qu’apporte la magie de l'eau, sa clarté, sa lumière, sa douceur sur la peau.

Nager est aussi une autre façon de se promener, d'approcher des oiseaux de mer en douceur, d'écouter la mer les yeux fermés, de se laisser bercer par les vagues, de capter les rayons du soleil sous l'eau.

Le bateau ivre dit : Et dès lors je me suis baigné dans le poème de la mer. Plaisir aussi donc de réciter des vers en nageant.

On doit contrôler son corps, sa respiration, perfectionner ses gestes pour gagner en vitesse, en beauté, en endurance et devenir l’hôte de la mer qui vous accepte ou vous rejette.

Et surtout ne pas se laisser griser, aspirer vers le fond comme le héros du Grand bleu.

Le grand âge venu le plaisir reste intact, pur, incomparable.

Homme libre toujours tu chériras la mer.                    Jacqueline

 

 

 

Comment je suis tombée amoureuse du cinéma

 

Je me rappelle parfaitement le premier vrai livre que j’ai lu (Princesse Mimosa), quelle amie de ma mère me l’avait offert (sans doute pour mon anniversaire), quand (j’étais en CP) et que lorsque j’ai demandé à ma mère de me le lire pour la troisième ou quatrième fois, elle m’a dit que puisque j’apprenais à lire à l’école, que je devais le connaître désormais presque par cœur, je n’avais qu’à me débrouiller pour le lire toute seule.

Ce que j’ai fait.

Et ce fut le début d’une passion pour la lecture et les livres.

Par contre, je ne me rappelle absolument pas le premier film que j’ai vu, où, quand, avec qui, alors que ma passion pour le cinéma est encore plus grande que celle pour la lecture.

Mais je sais d’où me vient cette passion.

La séance de cinéma du samedi soir ou du dimanche après-midi, dans les cinémas du quartier, ou des quartiers proches (le Magic, l’Eden, le Régent, le Chézy, etc.) était un rituel familial, une sortie culturelle (mes parents choisissaient généralement bien les films), à proximité, pas chère et qui satisfaisait tout le monde. Plus rarement, mon parrain m’emmenait voir « un film en exclusivité » aux Champs Elysées ou dans le quartier de l’Opéra.

Quelles que soient les salles, je les adorais, je m’y sentais chez moi, j’aimais ces rangées de fauteuils recouverts de velours rouge, qui claquaient quand on relevait le siège, le grand rideau qui s’ouvrait lentement découvrant petit à petit l’écran tandis que la lumière baissait jusqu’à ce que la salle soit plongée dans le noir. Et, alors, l’écran s’illuminait et la musique envahissait l’espace.

Nous rendions également souvent visite à des cousins de mon père qui possédaient, géraient et habitaient… un cinéma, le Casino d’Alfortville (proche banlieue parisienne dans le département qu’on appelle désormais le Val de Marne).

L’après-midi, quand « les grandes personnes » bavardaient je demandais la permission – qu’on m’accordait toujours – d’aller voir le film.

Une fois sortie de l’appartement, sur le palier, j’avais le choix entre deux escaliers : l’un montait, l’autre descendait.

Je savais que l’escalier face à la porte, celui qui montait, menait, d’un côté, à une partie du balcon et, de l’autre côté, à un escalier métallique extérieur qui, lui, permettait d’accéder à la cabine de projection, lieu mystérieux, magique, et en même temps terriblement concret : une pièce assez exiguë, dans laquelle il faisait très chaud, encombrée par deux énormes projecteurs, de grosses bobines de film, une table pour recoller la pellicule quand elle cassait. Par une lucarne devant chacun des deux projecteurs, on apercevait la salle plongée dans la pénombre, les rangées de sièges, les dos et têtes des spectateurs et, tout au fond… l’écran illuminé sur lequel bougeaient des personnages géants.

Sachant que j’irais avec mon père dans la cabine voir son cousin qui y officiait en tant que projectionniste, je choisissais toujours de descendre le large escalier de droite qui m’amenait dans le vaste hall alors désert, la séance étant en cours.

Je poussais tout doucement l’un des deux battants de la lourde double porte d’entrée de la salle. En s’ouvrant, elle faisait un petit bruit de succion, un peu comme celle des réfrigérateurs. J’entrais dans la salle, refermait doucement la porte et je me faufilais au tout dernier rang, appuyé au mur du fond, sous le balcon, une large allée le séparant du dernier rang des fauteuils d’orchestre. C’était le rang de ceux qui ne voulaient pas se faire remarquer ou déranger les spectateurs, l’ouvreuse, les retardataires, et la famille qui se glissait sans bruit dans la salle.

Si j’arrivais assez tôt, je voyais apparaître la marguerite de Gaumont, le coq de Pathé, le lion de la MGM, etc. Puis venait le générique, succession de noms souvent en écriture tarabiscotée, ou sous forme de livre dont on tourne les pages, accompagné d’une musique grandiloquente. Et, enfin, la première image du film, primordiale qui faisait tout de suite basculer dans le rêve éveillé.

Si j’avais tardé à descendre, j’étais immédiatement plongée dans le film et entrais dans la vie de ces demi-dieux qui apparaissaient à l’écran. J’adorais les visages sublimés par la lumière, les paysages grandioses des westerns, les châteaux et costumes flamboyants des films de cape et d’épée, les tenues étranges des films se déroulant à l’époque romaine… Je n’aimais pas trop les films dont l’action se déroulait de nos jours, ils faisaient moins rêver. En fait, je n’aimais que les films « en costumes ».

Si je ne me rappelle pas quel était le premier, je me rappelle quels films j’ai vus étant très jeune : Les grandes manœuvres, Le Bossu, Les deux orphelines, L’adieu aux armes, En effeuillant la marguerite (eh ! oui), les Sissi, of course, Davy Crockett, Quo Vadis (après l’avoir vu, je dessinais des poissons partout), Pot bouille, les Dix Commandements, les frères Karamazov, Michel Strogoff, etc. et bien qu’ils ne fussent pas « en costumes », moult films français avec Bourvil, Gabin, Michèle Morgan, Danielle Darrieux.

Evidemment, je tombais régulièrement amoureuse du héros (ni de Bourvil, ni de Gabin cependant…) et me voyais à la place de l’héroïne. En ce qui concerne Sissi, c’était différent, je voulais être la meilleure amie du couple Sissi/Frantz.

Je ne pense pas que je confondais réalité et fiction. C’était plutôt des histoires que je me racontais pour m’endormir.

Bonheur suprême : j’avais une photo de la scène où Sissi entre dans le bureau de François-Joseph les bras replis de roses rouges, ses cheveux tombant en cascade jusqu’à la taille, François-Joseph souriant d’un air éperdu d’amour… C’était une photo d’exploitation que ma cousine m’avait donnée, une de ces photos fournies par le distributeur pour les afficher en vitrine à l’extérieur afin donner aux passants une idée du film et l’envie d’entrer le voir et dans le hall du cinéma pour qu’en sortant de la projection on puisse revoir les scènes principales et en fixer le souvenir, car quoi de plus éphémère qu’une image de film ?

Et pourtant, si elle est bien éclairée, bien cadrée, si les comédiens ne se contentent pas de jouer, mais incarnent leur personnage, des décennies plus tard, elle est toujours là, quelque part bien ancrée dans notre mémoire, prête à ressurgir. 

Anne-Marie

 

 

A la rencontre des mots.

 

 

L’école ? On ne sait pourquoi, il fallait attendre la petite sœur pour s’y rendre pour la première fois. C’est à attendre l’âge de raison qu’on dut se conformer.

Les mots existaient peu, on avait bien du mal à les manipuler. Ce sont plutôt les chiffres qui s’imposèrent d’abord. Les additions résolues au crayon d’ardoise, les ardoises brandies au-dessus des têtes pour que la maîtresse les corrige.

Et les mots ? Peu de mots entendus. Pas d’histoires lues le soir pour entrer dans la nuit.

On ne se souvient pas des premiers mots écrits, non plus.

Et pourtant ils durent bien se mettre en place, s’aligner, s’enchaîner, s’appeler les uns les autres pour faire récit.

On se souvient du plaisir éprouvé dans le chaud du lit le dimanche matin à la poursuite du héros, parce que rien ne pressait. Il suffit de fermer les yeux pour revoir la collection de la Bibliothèque Rouge et Or à lire et à relire à satiété.

Bien jeune, mais quand ? les mots se sont alignés, se sont mis à rimer, et les phrases à rythmer les impressions du jour. On n’osait en parler, les parents se moquaient.

Puis le choc du collège : les grands textes à déchiffrer, les poèmes à mémoriser, le plaisir d’y parvenir.

On laissa s’envoler les rêves d’adolescente accrochés aux exploits des aviatrices pionnières : Jacqueline Auriol, Maryse Bastié, Hélène Bouché.

On attendait avec impatience l’occasion de s’y atteler, l’autorisation donnée d’exprimer.

Un poème sur le printemps, le succès confirmé.

Imaginer un voyage grec, usant d’épithètes homériques. Un second prix accordé par Air-France, pas le voyage qu’on avait espéré.

 

Bien plus tard les douleurs de la vie trouvèrent à s’épancher sans qu’on accepte encore de les immortaliser, elles partirent en fumée.

 

Au fil des années, c’est à travers les mots que les paysages, les aventures, devinrent les récits de voyage. À conserver, on pouvait se le permettre.

 

Il fallut cet arrêt, cette suspension de toute vie, imposée, pour que le temps donné soit impérativement utilisé à jouer avec les mots, les rythmes et les sonorités. On se réjouit alors de l’occasion donnée sans mesure sans limite d’organiser les jours autour d’un tel projet.

Écrire devint alors un étai, un support, une béquille, un exutoire, une routine.

 

Aujourd’hui, il suffit alors que l’on s’organise, qu’on s’attelle chaque matin au réveil à l’incontournable nécessité de fixer sur la tablette les jours qui passent, le temps qui fuit. On utilise aussi le moindre instant d’attente : un rdv chez le médecin, la queue  à la caisse du supermarché , une occasion à saisir de coucher sur le smartphone les impressions du moment . Les mots, les phrases, les images arrivent, s’imposent, mais s’effacent si on ne les saisit pas.

Ecrire, que la source ne soit jamais tarie. Ecrire pour donner un sens au temps qui passe. Un jour sans mot est un jour qu'on devra rechercher sur le calendrier, sur l'agenda...et encore, réapparaîtra-t-il ?

 

Comme si plus rien ne pouvait faire obstacle au plaisir d'écrire.

 

Marie-Odile

 

 

 

 

Une faiseuse d’histoires

 

C’était un être mystérieux. A mon réveil, il avait déjà disparu pour ne revenir que fort tard dans la journée. Il s’approchait de moi, me souriait, me parlait puis prenait place dans son fauteuil. Il se plongeait alors dans une profonde méditation en tenant entre ses mains un objet qui s’ouvrait, s’effeuillait et qui l’absorbait tout entier. De la petite armoire en bois brun oubliée près de la fenêtre, il l’avait d’abord précautionneusement extrait. Il était le seul de la maisonnée à s’attarder devant ce meuble pour en retirer un de ces précieux objet qu’il contemplait ensuite avec ferveur et derrière lequel, il se retirait pendant des heures sans plus me prêter attention.

Quand les mots n’avaient pas encore pris en moi cette forme figée et unifiée que je leur connais aujourd’hui. Quand les mots étaient des sons, des couleurs, des humeurs, des créations polymorphes. En ces temps reculés et lointains où le monde était enchanté et enchanteur, tout me rapprochait de cet adulte fuyant et tellement différent. Le seul à ne pas s’agiter continuellement un balai, une serpillière ou un sac à provision à la main. Un adulte qui savait se poser et observer. Je partageais avec lui ce même plaisir à contempler tout ce qui advenait : une fourmi, un caillou, un bouton ou un fil de laine. A cette époque, je ne savais même pas que ces ravissements portaient des noms.

Un jour,  je ne saurais dire lequel, je sus que l’objet du désir de mon père s’appelait « livre », que les petits signes noirs qui auraient pu être confondus avec des fourmis immobiles donnaient accès à des histoires et que grâce à eux, mon petit papa s’échappaient de notre minuscule deux pièces pour partir en voyage vers d’autres vies, d’autres aventures, nous abandonnant en toute insouciance, moi et toute la famille sur ce rivage immobile du quotidien  et  quand je croyais qu’il était là, tout près de moi, présent dans la même pièce, il errait peut-être  à l’autre bout de la terre.

Cette connaissance bouleversante se construisit peu à peu. Quand ma sœur, bien avant les maîtresses d’école, ouvrit devant moi un de ces objets et se mit à ânonner des mots. Je ne les comprenais pas tous mais ils formaient des histoires étranges qui élargissaient mon espace intérieur. Très vite, je les laissais s’installer en moi et j’en inventais d’autres.

La première fois, la toute première fois que je devins une « faiseuse d’histoires ». Ce fut, un de ces jours, où maman était occupée à faire réciter ses leçons à ma sœur tandis que moi, désœuvrée, je m’amusais à tracer des signes d’écriture sur mon cahier de brouillon. Nous étions toutes les trois installées autour de la table en formica jaune de la cuisine. C’était l’hiver et derrière la fenêtre, la nuit noire avait fait disparaître le monde.

« Maman, comment on écrit Maya ?»

« Tu ne vois pas que je m’occupe de ta sœur ! »

Maya, c’était le prénom de ma sœur. Alors, je me lançai toute seule : « ma » comme le début de Maman et « ill » fastoche, je venais d’apprendre le son le matin même à l’école. J’écrivis fièrement : « Mailla » et je montrai à maman. Elle me dit que oui, on pouvait lire Maya mais que cela ne s’écrivait pas tout à fait de cette façon.

 Je compris que je pouvais empaqueter tous les mots que je connaissais dans les lettres de l’alphabet sans avoir à les apprendre tous par cœur et sans faire appel à un grand.

Comme Maman continuait à se désintéresser de moi, toute absorbée à faire répéter à ma sœur : « 8 fois 9, combien ?  Allez, je te l’ai déjà dit … », je pris les deux feuilles centrales de mon cahier et je les arrachai. Deux petits trous en marquaient la ligne médiane mais je me disais que ce n’était pas grave, le plus important, c’était ce que j’allais faire maintenant.

« Il était une fois, une princesse, courageuse, tellement courageuse… » Et je me mis à remplacer les images, les mots par des lettres afin qu’ils racontent des histoires que je monterai avec la même patience que ma grand-mère quand, maille après maille, elle donnait forme à une chaussette, un pull ou une écharpe, en agitant magiquement un bout de laine pendue au bout de deux aiguilles.

Cette princesse, elle était si courageuse qu’elle irait délivrer son prince enfermé dans une cabane par une méchante sorcière, au fin fond de la forêt. Et ma princesse, elle n’aurait peur de rien, ni de personne et elle réussirait à le sauver et ils s’aimeraient tellement qu’après ils ne se quitteraient plus jamais. Et tout en suçant mon crayon, une jambe coincée sous les fesses, je modelais mon histoire. C’était tellement excitant !

Désormais, je le savais, je pouvais tout inventer et tout écrire !

J’attendis que mon papa rentre du travail pour lui tendre ma feuille. J’espérais sans doute, lui offrir pour une fois, un ami de papier qui l’emporterait uniquement vers moi.

De sa réaction, je ne me souviens plus mais elle dut être suffisamment chaleureuse pour qu’ensuite tout au long de l’enfance et de l’adolescence, j’use et j’abuse de ce pouvoir des mots écrits pour attirer son attention et obtenir de lui tout ce que je souhaitais.

 

Christine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exercice de style, à la Perec :

 

Le goût de lire

Le goût d’écrire

Le goût de voir

Le goût du crochet

Le goût des textiles, des jouets et des objets qui ont une histoire

Le goût des langues

Le goût de Belle Île, de l’Allemagne et du Japon ?

 

Dur de choisir, d’élaguer et de trier.

Pourtant, savoir réduire, c’est l’étape importante.

On en fait toujours beaucoup trop.

Concentrer, simplifier, toujours.

 

Le goût de lire et d’écrire vont ensemble.

 

Lire ? Oh oui. Tout ce que je trouvais.  Aux Sables, la vie était monotone et fade. Lire tue l’ennui et la morosité. Les deux gros volumes du Larousse, d’abord. Avec planches et gravures. Nichée dans un fauteuil, quel régal !

Et dans les Modes et Travaux de ma mère, ces pubs inconnues, excitantes !

 

Une seule librairie, là-bas, comme une grotte magique.

Au grenier, les vieux bouquins de ma mère, du temps du pensionnat : Voltaire (Zadig, Micromégas, Candide) et la Jeanne d’Arc de Michelet.

Dans la bibliothèque, en bas, Les racines du ciel, Sartre … et Clochemerle.

 

Commencer à écrire : au collège, en composition française, décrire un proche. Ma grand-mère, m’avait raconté mon grand-père, il avait fini en bouillie, en 17, à la guerre. La prof’ divisa mon 14 en deux, avec en rouge : hors sujet…

 

Mon premier petit ami habitait très loin. On se voyait l’été, on s’écrivait toute l’année : huit ans de lettres. Quand j’ai vendu la maison de ma mère, je les ai jetées. Il n’a pas gardé les miennes.

 

J’ai écrit beaucoup, à mes potes. C’était mieux que le téléphone. Babette a tout gardé. Elle vient de m’en lire ! Tonique et ironique, à l’époque.

 

Écrire ensuite, pour le boulot. Pour expliquer, rendre compte. Un laminoir angoissant. Combien de weekends à écrire, à réécrire, à souffrir, à chercher comment être claire ?

Et les observations, dans les dossiers : je racontais. Des espèces de photos.

 

Au Ministère, pour deux années, je me suis coulée, de force, dans le moule imposé : l’Écrit Administratif, inodore, sans saveur, desséché, systématiquement technique, si mécanique. Langue de bois.

Deux ans de plus, après ça, pour désapprendre ce carcan, perdre ce formatage, qui avait pris toute la place.  

 

Aujourd’hui j’écris un peu. Quelquefois c’est rigolo et joyeux.

Quand je souffre, quand je suis triste, ou en colère, poser ça, l’écrire, ça aide beaucoup. Le calme revient, doucement. J’y vois plus clair.

 

Pourquoi un premier écrit est-t-il si touffu, si délayé ?  Dehors, les adverbes !

 

Maryvonne

Le Larousse de Mireille

 

 

Un meuble en noyer ocre clair, bibliothèque 1920, pas très haut, deux portes coulissantes et d'aimables courbes luisantes. Appel en douceur pour une curieuse de cinq ans.

Déjà bonne hauteur, juste à guetter les portes laissées ouvertes par des distraits... Là, le trésor.

Deux gros livres, dictionnaires Larousse universel. La nomenclature est obligatoire pour comprendre l'irrésistible attraction...

Calibre de 30 cm de haut par 21 cm de large et 07cm d'épaisseur. Papier bible, ce qui explique les 1345 pages de chacun. Édition de 1923. Pour le A jusqu'à K, 637333 articles, 14008 gravures, 202 planches et tableaux synoptique, 148 cartes de pays, 54 planches photos de 300 œuvres de musée. Les planches développant des sujets aussi variés et en couleur : A arthropodes, B blasons, C cavalerie, D décorations, F fourrures, fruits, fleurs, I insectes, infanterie...

Les cartes Afrique, Belgique, Ciel, Europe et bien sûr, j'en passe...

Pour le L jusqu'à Z ? 64 683 articles, 12 992 gravures, 340 planches et tableaux synoptique, 126 cartes de pays, 58 planches photos de 348 œuvres de musée.

Pour les planches : L légumes, M mammifères, marbres, 0 ? océanographie, oiseaux, P, papillons, plumes, R, reptiles, roches, V vitraux...

Les cartes de Madagascar en passant par l'Océanie, la Scandinavie, la Turquie...

Malgré un pied bleui par la chute du butin, et quelques incidents voisins, la répétition des manœuvres a eu raison de la patience des bons parents qui ont fini par laisser les pavés à disposition.

De tous les livres dont j'ai eu la chance de bénéficier, hormis un gros volume des fables de La Fontaine, rien n'a comblé plus totalement les délices d'images et de mots proposés. La Fontaine pouvait être coloré ou peint, action acceptée, mais les Larousse offraient une infinité d'inspirations autant picturales qu'écrites pour des créations très particulières qui se sont poursuivies jusqu'à mon entrée dans une école d'art.

J'ai d'ailleurs sous les yeux ces vestiges, recollés mais entiers grâce au grand-père relieur. Goût passé aux générations cinquantenaires et trentenaires !

Ce qui me permet de constater qu'une activité créatrice peut être garante d'une vie à peu près civilisée.

Mireille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au commencement 

 

On a commencé ainsi notre atelier d' écriture et ça a résonné très fort...

 

Au commencement, qu’y avait-il ?

 

Au commencement 

Il y avait un père 

Un père qu’on ne pourra jamais oublier 

Un père, qui, laissant la fatigue du jour, 

Chaque soir, entrait dans la petite chambre. 

 

On était déjà au lit 

Heureux d’entendre, le petit bruit de la clé dans la serrure.

 

On l’attendait,

Amenant l’air frais du dehors 

Et aussi l’odeur si caractéristique de son bureau...

 

On l’espérait, 

Apportant avec lui, la paix et la douceur.  ..

 

Que serait ce, ce soir ?

 

Allait il inventer une histoire ?

 

Quel conte, qu’il savait si bien raconter, 

Nous emmènerait-il au pays des fées, des lutins, du petit poucet ou de Delphine et Marinette... ?

 

Mais, ça, c’était plutôt pour la journée...

 

On savait que, le soir, il y avait ce livre 

De taille moyenne 

Simplement broché

Discrètement imagé....

 

Il aimait prendre ce livre

On sentait que c’était fort

Que c’était important....

 

Il lisait ces mots mystérieux :

" Au commencement "

Sa voix était douce, claire, presque une mélodie....

 

" Au commencement "

Ces mots devenaient source de réconfort 

Presque un rituel....

 

Qu'y avait-il au commencement ?

 

On était plein de questions 

D’interrogations...

 

On apprit avec notre père à imaginer 

Le " commencement "

 

Les mots ouvraient des infinis, des horizons magnifiques ...

 

Ils racontaient la vie,

 Le ciel, la terre,

 La lumière, l’obscurité,

 L’herbe, les fleurs 

 Les animaux...

 

Ils racontaient les hommes...

 

On ne comprenait pas tout…mais …on imaginait...

 

On découvrit l’Amour d’un Autre Père 

L’Amour de ce Père, là-haut....

Dont notre père devenait le reflet....

 

"Au commencement "

Ces paroles se sont gravées pour toujours.

 

" Au commencement "

Il y a des mots

Il y a des paroles 

Des mots qui donnent la Vie...

 

Ces mots sont restés prioritaires...

 

On est né avec

On a grandi avec 

On a tenté de se construire avec

 

Ils ont donné une ancre à notre âme….

 

Hélène

 

 

Passion : lecture

 

          Si je devais dresser la liste de mes passions (avouables) je crois bien que la lecture viendrait en tête, avec le tricot, peut-être.

 

          Quel que soit mon état de fatigue, quelle que soit l'heure à laquelle je me couche, il me faut lire quelques pages avant de m'endormir, sous peine d'avoir à rallumer la lampe.

 

          Je sais exactement quand et comment m'est venu ce goût pour la lecture.

 

          Ce n'est pas à l'école : je garde un mauvais souvenir du cours préparatoire ; nous étions environ quarante cinq élèves entassées sur les bancs de nos petits pupitres et l'institutrice, Mademoiselle Eloi, criait beaucoup, cela me faisait peur.

 

          Non, ce n'est pas l'école qui m'a donné le goût de la lecture, c'est ma grand-mère.

 

          Je la revois assise à mon chevet, courbée sur le livre qu'elle tenait sur ses genoux, dans la lumière de la lampe. Je revois son vieux visage labouré de rides profondes, ses cheveux gris relevés en chignon et retenus par des peignes d'écaille sur les côtés de la tête. Je revois son tablier à petites fleurs, ses bas gris ou noirs et ses charentaise déformées.

 

          Elle feuilletait l'album (semaine de Suzette, Lisette ou …) de son doigt humecté de salive (ah oui, c'est ça murmurait-elle) et elle commençait à lire de sa voix douce, chaude, inimitable, sans artifice aucun.

 

          Ma grand-mère ne cherchait pas à « mettre le ton », à plaire, à se montrer bonne lectrice. Elle lisait simplement, juste pour moi, pour me plonger dans le récit sans rien ajouter d'elle-même, sans rien attendre et c'était merveilleux.

 

          J’espérais presque être malade, parce qu'alors j'avais droit à des heures de lecture.

 

          En fait, le livre importait peu, ce qui m'enchantait, c'était de me laisser emporter par le récit couchée sans avoir à fournir le moindre effort.

 

          J'ai gardé toute ma vie le goût de lire au lit, seule, la nuit. La beauté de l'édition m'importe peu, je désire être captivée. La beauté du papier, des illustrations en un mot les livres d'art sont pour moi des œuvres à regarder, à admirer, au même titre qu'un tableau, une sculpture. Leur beauté même m'interdit tout désir de lecture. C'est bizarre, non ?

 Angèle